1.10.09

Nadja ou la suicidée du surréalisme



Voici ce qu'écrivait, en 1995, Mark Polizzoti, le biographe d'André Breton, à propos du mystère (entretenu) de la véritable identité de Nadja : "Malgré mes efforts, je n'ai pu identifier le nom de famille de Nadja. Il est vrai que rares sont les personnes qui aujourd'hui connaissent ce nom : quelques intimes de Breton ou des membres de la profession psychiatrique. Il demeure que le secret est jalousement gardé comme s'il s'agissait d'une affaire d'état. Les surréalistes justifient le plus souvent leur silence en disant vouloir épargner aux parents de Nadja des souvenirs douloureux et les "curiosités inopportunes" du monde en général. Mais on ne peut s'empêcher de rapprocher ce silence du climat de mystère qui entoura des événements comme la "conspiration" de Breton et d'Aragon en 1919, la découverte de l'écriture automatique et la fusion avec Clarté, par exemple. Le fait est qu'un certain goût pour l"occultation" (pour reprendre le mot de Breton) fait partie de l'expérience surréaliste - goût que les héritiers spirituels du mouvement ont pieusement entretenu jusqu'à nos jours." (André Breton par Mark Polizotti, Gallimard, 1999, note 129, p. 760)

Il peut paraître surprenant que le mystère Nadja ait pu résister à la sagacité d'un biographe aussi redoutable que Polizzoti qui consacra plus de 800 pages au fondateur du surréalisme. Surprenant mais éclairant sur l'incroyable omerta bretonienne entretenue depuis 1928 autour de ce mystère. Aujourd'hui, une femme brise enfin ce silence pesant, Hester Albach, une romancière néerlandaise, lectrice de Nadja qui s'est prise de passion pour cette "héroïne du surréalisme" dont l'existence avait été noyée dans la fiction. Hester Albach a réalisé une enquête biographique minutieuse pour reconstituer le puzzle de la vie de celle qui fut la muse et la maîtresse de Breton. La clef de l'énigme était sous les yeux de tous, dans le catalogue d'une exposition surréaliste, la reproduction d'un dessin de Nadja, sous la loupe de l'enquêtrice apparaît le vrai nom de la femme aux "yeux de fougère" : Melle Delcourt. Une visite aux archives de la police et la lecture d'un procès verbal suffisent pour compléter la véritable identité de Nadja : Léona Delcourt, née le 23 mai 1902 à Saint-André (ironie du sort) dans le Nord de la France. Quelques chrysanthèmes sur la tombe anonyme de "Nadja" permettent à la biographe de retrouver une descendante qui va enfin lui raconter la brève et tragique existence de Léona Delcourt. En 1920, à 17 ans, son départ forcé pour Paris suite à la naissance d'un enfant non désiré que ses parents éléveront. La morale était sauve. Puis les années parisiennes de précarité et d'errance, fascinée par ce miroir aux alouettes que représente la capitale pour une provinciale. Enfin, l'espoir retrouvé début octobre 1926, avec la rencontre de son amant-écrivain, André Breton :"Tu écriras un roman sur moi. Je t'assure." Espoir de courte durée, le 8 novembre Breton écrit à sa femme : "Je ne l'aime pas, elle est seulement capable de mettre en cause tout ce que j'aime et la manière que j'ai d'aimer." Léona Delcourt, écrit Hester Albach, est devenue une abstraction, un concept. Pendant que Breton écrit Nadja, Léona retourne à sa solitude, à la froideur des chambres d'hôtel. "La fin de mon souffle, écrit-elle à Breton, est le commencement du vôtre." Léona s'enfonce dans la pauvreté, la misère n'est pas loin, elle ne mange plus, ne paie plus sa chambre. Cette insécurité fait vaciller sa santé mentale. Le 21 mars 1927, elle est arrêtée pour trouble à l'ordre public, puis internée à l'asile de Bailleul où elle restera jusqu'à sa mort en 1941. Insoumise, elle continue malgré tout de lutter contre ceux qui veulent la mater, la "guérir". Elle vit le martyre réservé aux "aliénées hystériques" à l'époque. On lui rase la tête, les visites lui sont interdites, la nuit on l'attache dans un lit, les bras contre le corps, enroulé dans un drap mouillé qui rétrécit au fil des heures. Breton connaissait l'horreur concentrationnaire des hôpitaux psychiatriques. Dans Nadja, il écrit : "Il ne faut jamais avoir pénétré dans un asile pour ne pas savoir qu'on y fait les fous tout comme dans les maisons de correction on fait les bandits. (...) Selon moi, tous les internements sont arbitraires. Je continue à ne pas voir pourquoi on priverait un être humain de liberté. Ils ont enfermé Sade; ils ont enfermé Nietzsche; ils ont enfermé Baudelaire." André Breton ne pénétrera jamais dans l'asile de Bailleul pour rendre visite à Léona. Hester Albach n'accable pas Breton, mais les faits décrits dans son livre créent un malaise dont le lecteur a du mal à se débarrasser avec cette question en suspens : pourquoi Breton n'a-t-il pas fait un geste pour faire sortir Léona de son enfermement qui sera la cause de sa mort? Il existait déjà à l'époque d'autres maisons de santé plus progressistes en terme de soins psychiatriques et la notoriété de Breton était suffisante pour influencer les autorités médicales. "La fin de mon souffle est le commencement du vôtre."

Léona, héroïne du surréalisme, Hester Albach, éditions Actes Sud, 2009.





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