Le blog de Jacques Rigaut par Jean-Luc Bitton son biographe & Emma Rebato

eXTReMe Tracker

"Mon livre de chevet, c'est un revolver."


Ce blog est le livre "Debord" de mon travail en cours sur Jacques Rigaut,
un «work in progress», souvent méconnu, du biographe à l'oeuvre...
(Cette biographie paraîtra chez Denoël.)

Jean-Luc Bitton



:: 1.10.09 ::

Nadja ou la suicidée du surréalisme
 



Voici ce qu'écrivait, en 1995, Mark Polizzoti, le biographe d'André Breton, à propos du mystère (entretenu) de la véritable identité de Nadja : "Malgré mes efforts, je n'ai pu identifier le nom de famille de Nadja. Il est vrai que rares sont les personnes qui aujourd'hui connaissent ce nom : quelques intimes de Breton ou des membres de la profession psychiatrique. Il demeure que le secret est jalousement gardé comme s'il s'agissait d'une affaire d'état. Les surréalistes justifient le plus souvent leur silence en disant vouloir épargner aux parents de Nadja des souvenirs douloureux et les "curiosités inopportunes" du monde en général. Mais on ne peut s'empêcher de rapprocher ce silence du climat de mystère qui entoura des événements comme la "conspiration" de Breton et d'Aragon en 1919, la découverte de l'écriture automatique et la fusion avec Clarté, par exemple. Le fait est qu'un certain goût pour l"occultation" (pour reprendre le mot de Breton) fait partie de l'expérience surréaliste - goût que les héritiers spirituels du mouvement ont pieusement entretenu jusqu'à nos jours." (André Breton par Mark Polizotti, Gallimard, 1999, note 129, p. 760)

Il peut paraître surprenant que le mystère Nadja ait pu résister à la sagacité d'un biographe aussi redoutable que Polizzoti qui consacra plus de 800 pages au fondateur du surréalisme. Surprenant mais éclairant sur l'incroyable omerta bretonienne entretenue depuis 1928 autour de ce mystère. Aujourd'hui, une femme brise enfin ce silence pesant, Hester Albach, une romancière néerlandaise, lectrice de Nadja qui s'est prise de passion pour cette "héroïne du surréalisme" dont l'existence avait été noyée dans la fiction. Hester Albach a réalisé une enquête biographique minutieuse pour reconstituer le puzzle de la vie de celle qui fut la muse et la maîtresse de Breton. La clef de l'énigme était sous les yeux de tous, dans le catalogue d'une exposition surréaliste, la reproduction d'un dessin de Nadja, sous la loupe de l'enquêtrice apparaît le vrai nom de la femme aux "yeux de fougère" : Melle Delcourt. Une visite aux archives de la police et la lecture d'un procès verbal suffisent pour compléter la véritable identité de Nadja : Léona Delcourt, née le 23 mai 1902 à Saint-André (ironie du sort) dans le Nord de la France. Quelques chrysanthèmes sur la tombe anonyme de "Nadja" permettent à la biographe de retrouver une descendante qui va enfin lui raconter la brève et tragique existence de Léona Delcourt. En 1920, à 17 ans, son départ forcé pour Paris suite à la naissance d'un enfant non désiré que ses parents éléveront. La morale était sauve. Puis les années parisiennes de précarité et d'errance, fascinée par ce miroir aux alouettes que représente la capitale pour une provinciale. Enfin, l'espoir retrouvé début octobre 1926, avec la rencontre de son amant-écrivain, André Breton :"Tu écriras un roman sur moi. Je t'assure." Espoir de courte durée, le 8 novembre Breton écrit à sa femme : "Je ne l'aime pas, elle est seulement capable de mettre en cause tout ce que j'aime et la manière que j'ai d'aimer." Léona Delcourt, écrit Hester Albach, est devenue une abstraction, un concept. Pendant que Breton écrit Nadja, Léona retourne à sa solitude, à la froideur des chambres d'hôtel. "La fin de mon souffle, écrit-elle à Breton, est le commencement du vôtre." Léona s'enfonce dans la pauvreté, la misère n'est pas loin, elle ne mange plus, ne paie plus sa chambre. Cette insécurité fait vaciller sa santé mentale. Le 21 mars 1927, elle est arrêtée pour trouble à l'ordre public, puis internée à l'asile de Bailleul où elle restera jusqu'à sa mort en 1941. Insoumise, elle continue malgré tout de lutter contre ceux qui veulent la mater, la "guérir". Elle vit le martyre réservé aux "aliénées hystériques" à l'époque. On lui rase la tête, les visites lui sont interdites, la nuit on l'attache dans un lit, les bras contre le corps, enroulé dans un drap mouillé qui rétrécit au fil des heures. Breton connaissait l'horreur concentrationnaire des hôpitaux psychiatriques. Dans Nadja, il écrit : "Il ne faut jamais avoir pénétré dans un asile pour ne pas savoir qu'on y fait les fous tout comme dans les maisons de correction on fait les bandits. (...) Selon moi, tous les internements sont arbitraires. Je continue à ne pas voir pourquoi on priverait un être humain de liberté. Ils ont enfermé Sade; ils ont enfermé Nietzsche; ils ont enfermé Baudelaire." André Breton ne pénétrera jamais dans l'asile de Bailleul pour rendre visite à Léona. Hester Albach n'accable pas Breton, mais les faits décrits dans son livre créent un malaise dont le lecteur a du mal à se débarrasser avec cette question en suspens : pourquoi Breton n'a-t-il pas fait un geste pour faire sortir Léona de son enfermement qui sera la cause de sa mort? Il existait déjà à l'époque d'autres maisons de santé plus progressistes en terme de soins psychiatriques et la notoriété de Breton était suffisante pour influencer les autorités médicales. "La fin de mon souffle est le commencement du vôtre."

Léona, héroïne du surréalisme, Hester Albach, éditions Actes Sud, 2009.





Pour ceux qui ont la chance de ne pas avoir encore vu "le Feu follet", ce film magnifique de Louis Malle, adaptation cinématographique du roman éponyme de Drieu qui raconte les derniers jours de son ami Jacques Rigaut, il sera projeté à la cinémathèque française ce vendredi 2 octobre à 16h, la séance sera suivie d'un débat avec Philippe Collin, Volker Schlöndorff et la comédienne Alexandra Stewart.
Pour plus d'informations, cliquez ICI.



JLB - 1.10.09

 

Boutique DADA

Archives Rigaut

02/2005
03/2005
04/2005
05/2005
06/2005
07/2005
08/2005
09/2005
10/2005
11/2005
12/2005
01/2006
02/2006
03/2006
04/2006
05/2006
06/2006
07/2006
08/2006
09/2006
10/2006
11/2006
12/2006
01/2007
02/2007
03/2007
04/2007
05/2007
06/2007
07/2007
08/2007
09/2007
10/2007
11/2007
12/2007
01/2008
02/2008
03/2008
04/2008
05/2008
06/2008
07/2008
08/2008
09/2008
10/2008
11/2008
12/2008
01/2009
02/2009
03/2009
04/2009
05/2009
06/2009
07/2009
08/2009
09/2009
10/2009
11/2009
12/2009
01/2010
02/2010
03/2010
04/2010
05/2010
06/2010
07/2010
08/2010
09/2010
10/2010
11/2010
12/2010
01/2011
02/2011
03/2011
04/2011
05/2011
06/2011
07/2011
08/2011
09/2011
10/2011
11/2011
12/2011
01/2012
02/2012
03/2012
04/2012
05/2012
06/2012
07/2012
08/2012
09/2012
10/2012
11/2012
12/2012
01/2013
02/2013
03/2013
04/2013
05/2013
06/2013
07/2013
08/2013
09/2013
10/2013
11/2013
12/2013
01/2014
02/2014
03/2014
04/2014
05/2014
07/2014
08/2014
09/2014
10/2014

 

 

Autre site du même auteur :

Emmanuel Bove,
la vie comme
une ombre

 

  

 

 

 

 

Powered by Blogger

 

Webdesign Emma Rebato - 2005